LA GAZETTE DROUOT - Coup de coeur | Un grand artiste pour une commande prestigieuse

Le règne de l’épure.

Après une tendance plus « fleurie », placée sous le signe de la reine Marie-Antoinette, le style Louis XVI prend le chemin de la sobriété à partir de 1785. L’Antiquité devient la référence, les formes, les lignes et les décors se simplifient, sans pour autant exclure le raffinement. La matière retrouve également toute son importance, à l’image du bel acajou à ramages ronceux plaqué sur la surface de cette commode. Le bois dévoile un élégant jeu de moulures adoptant des figures géométriques tandis que l’ornementation de bronze doré se restreint à deux délicates frises et à des entrées de serrure faites de guirlandes et rubans. Sur chacun des montants postérieurs du meuble est apposée l’estampille de Jean-Henri Riesener. Celui-ci a mené, depuis la mort en 1763 de son maître Jean-François Oeben, une carrière solide.
Devenu ébéniste ordinaire du mobilier de la Couronne en 1774, il ne cesse de répondre aux commandes de la cour et notamment celles de la reine. En 1786, il livre pour le salon des Nobles de Marie-Antoinette, à Versailles, une grande commode (OA 5229), au style proche de celle mise en vente prochainement à Drouot. S’y retrouvent les pieds en toupie, les panneaux à mouluration tripartite, le placage d’acajou, les panneaux latéraux à pans incurvés et le décor de bronze en frise. Moins imposant et moins riche, notre meuble provient pour sa part du domaine de Rambouillet. En témoigne au revers la marque au fer à chaud « R » couronné, correspondant à l’inventaire de novembre 1787 du château. La provenance rambolitaine est confirmée par plusieurs mentions dans les archives. Ainsi, l’ordre général des meubles de la Couronne n° 57 du 23 février 1786 mentionne pour le domaine de Rambouillet : « 1 commode de 4 pieds et 6 pouces et 2 encoignures en bois d’acajou. 900 livres », les dimensions correspondant à la nôtre. Une description plus précise apparaît dans le mémoire des Fournisseurs du Garde-Meuble de la Couronne du premier semestre 1786 : « Commode de bois d’acajou plus recherchée que la précédente avec des moulures de bois autour des panneaux, une moulure dorée en dessous de la frise ornée de consoles, chapiteaux ciselés (sur les pieds) et sabots entrée de serrure en anneaux dorés d’or moulu… 400 livres. »
Enfin, dans l’inventaire du château de novembre 1787, la commode est indiquée au numéro 668, située au premier étage, dans les appartements de la comtesse d’Angiviller de l’hôtel du Gouverneur, et plus précisément dans sa chambre.

Acteur majeur du monde des arts
Issu de la vieille noblesse et élevé au rang de comte sous le titre d’Angiviller en 1758, Charles Claude Flahaut de La Billarderie (1730-1809) devient, après une carrière militaire auprès de Louis XV, gentilhomme des Enfants de France. Il exercera sa charge quatorze ans auprès des trois petits-fils du roi.
Il nouera un lien privilégié avec le jeune duc de Berry, futur Louis XVI. Cet homme cultivé et curieux de tout lui restera fidèle durant toute sa vie. Cela lui vaudra d’être nommé, par le nouveau souverain, directeur général des Bâtiments, arts, jardins et manufactures du roi, le 24 août 1774. Remplaçant à ce poste le marquis de Marigny, il va oeuvrer à l’instauration du style néoclassique, passant notamment commande en 1782, auprès de Jacques-Louis David, du Serment des Horaces qui deviendra le porte-drapeau de ce mouvement.

En 1780, il épouse Élisabeth de Marchais, sa maîtresse depuis déjà une vingtaine d'années, désormais veuve. Tous deux vivent à l’hôtel de la Surintendance, à Versailles, mais en 1786 le château de Rambouillet devient leur autre résidence. Le comte est en effet nommé gouverneur et administrateur du domaine, que le roi, passionné de chasse et des lieux depuis toujours, a acquis le 29 décembre 1783 au duc de Penthièvre. Les négociations ont été menées par le comte, qui a été intimement lié au projet dès le début. Entre 1784 et 1786, celui-ci procède à de nombreux aménagements, de la ville comme du château, ainsi qu’à des acquisitions de terrains, pour des sommes considérables – qui lui seront par la suite reprochées. Il charge notamment l’architecte Jacques-Jean Thévenin de construire un « hôtel du gouvernement », non loin du château, en bordure de la Grande Rue, pour son usage personnel. Cet édifice sera en partie détruit en 1809 afin de laisser place au palais du Roi de Rome.
Pour la comtesse furent aménagés un appartement d’honneur au rez-de-chaussée et un autre, privé, à l’ouest de l’étage noble. Ce dernier a été garni en 1786-1787 par le Garde-Meuble de la Couronne, alors dirigé par Thierry de Ville d’Avray. L’acajou régnait sur cet ensemble supervisé par l’entrepreneur des meubles de la Couronne Jean Hauré et fabriqués par les artisans les plus réputés, dont Guillaume Beneman, Jean-Baptiste Boulard, Jean-Baptiste-Claude Sené, et bien sûr Jean-Henri Riesener, ainsi que le bronzier Claude-François Feuchère et le peintredoreur Chatard. La révolution éclatant peu après, les Angiviller ne profiteront que peu de ces lieux. Des scellés y sont posés le 23 juin 1791 et le mobilier vidé en 1793 : on en perd alors la trace. Notre commode réapparaît au XXe siècle, d’abord dans la collection Viel, dispersée à Paris à la galerie Georges Petit par la maison Ader le 24 mai 1932, puis dans une collection privée en 1979 chez Mes Couturier et de Nicolay au palais d’Orsay le 21 juin 1979. Elle passera ensuite dans une autre collection et y restera jusqu’à aujourd’hui. 

Jean-Henri Riesener (1734-1806), époque Louis XVI, vers 1786.
Commode en acajou et placage d’acajou à ramages ronceux, bronze doré et ciselé, estampillée sur chacun des montants postérieurs, au revers deux marques au fer chaud un double « G » entrelacé et un chiffre « R », toutes deux sous couronne royale, 90 x 148 x 64 cm.
Estimation : 15 000/25 000 €
Vente du 23 juin 2026 à l'Hôtel Drouot, salle 4 - Lot 264
Expert : Arnaud Romieux